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Voir les Notes pour les séances 2007-2008 et leur compte-rendu
par Chantal Talagrand
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ou Voir la session 2008-2009 du séminaire.
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— PSYCHANALYSE ET CRIMINOLOGIE
E.N.S. – 45, rue d’Ulm – Paris 5e
2007 : les mercredis 24 octobre, 28 novembre, 19 décembre
2008 : les mercredis 23 janvier, 13 février, 12 mars, 9 avril, 21 mai
la séance du 30 avril 2008 est supprimée
Alors que la psychanalyse a profondément influencé les sciences humaines et accompagné, dans les discours du moins, l’inflexion progressiste de la société, force est de constater à quel point elle est, au mieux, mal comprise, au pire, tout simplement détournée voire dévoyée.
La médiatisation outrancière des affaires criminelles où la sexualité est mise en cause reflète bien ce malentendu actuel profond qui entretient la confusion entre libération et liberté, droit des victimes et victimisation, troubles psychiques et désordres publics.
Ce qui relève de la sphère du privé, comme la sexualité, et qui autrefois ressortissait davantage à la morale et à l’éducation, se voit de plus en plus soumis au contrôle de l’État sans que soient clairement reconsidérées les notions essentielles de consentement, de traumatisme, de culpabilité inconsciente, de revendication victimaire. Les nouveaux dispositifs sécuritaires mis en place progressivement révèlent peu à peu les dysfonctionnements des institutions que l’on voudrait garantes de l’ordre public : la justice et la psychiatrie. L’on attend de ces dernières qu’elles apportent des solutions collectives là où une subjectivité responsable est au cœur du problème.
Chacune des séances de ce séminaire prendra pour thème une question actuelle qui sera envisagée d’un point de vue psychanalytique, criminologique, juridique — la psychanalyse nourrissant, sous le regard du droit, la réflexion de la criminologie clinique.
- Mercredi 24 octobre 2007 — La sexualité aujourd’hui : libération ou liberté
- Mercredi 28 novembre 2007 — Délits sexuels : classification, pénalisation et dépénalisation
- Mercredi 19 décembre 2007 — Du côté des victimes : comment échapper à l’enfermement
- Mercredi 23 janvier 2008 — Le traumatisme en question : effraction et fantasme
- Mercredi 13 février 2008 — Secret et transparence : de nouvelles pathologies
- Mercredi 12 mars 2008 — Le bilan des expertises : dangerosité et récidive
- Mercredi 9 avril 2008 — L’obligation de soin : une contradiction dans les termes
- Mercredi 30 avril 2008 — La culpabilité inconsciente : acte et agir, déni et identification projective
- Mercredi 21 mai 2008 — Rapport hétérogène du juridique et du psychanalytique
Bibliographie
• Sigmund Freud, Totem et tabou, Payot — Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, 1987 — La vie sexuelle, PUF, 1969 — Inhibition, symptôme et angoisse, PUF, 1968
• Donald W. Winnicott, Déprivation et délinquance, Payot
• Claude Balier, La Violence en abyme, Essai de psychocriminologie, PUF — Psychanalyse des comportements sexuels violents, PUF
• Hélène Parat, L’inceste, Que sais-je nº2645
• Collectif, La perversion, vol. 2, Tchou
• Michel Schneider, La Confusion des sexes, Flammarion, 2007
• René Major et Chantal Talagrand, Freud, Gallimard, 2006
• Jacques Derrida, États d’âme de la psychanalyse, Galilée, 2000
• Revue française de psychanalyse, t. 15, nº1, 1951 : « Psychanalyse et criminologie »
Ci-dessous :
Notes pour les séances 2007-2008 et leur compte-rendu
par Chantal Talagrand
Séance du 24 octobre 2007
Si nous nous sommes proposés de réfléchir ensemble sur le thème Psychanalyse et Criminologie, c’est que nous avons tous les trois, à plus d’un titre, et pour chacun à des titres différents, été irrités, voire inquiétés par l’image que les médias renvoient de la psychanalyse dès lors qu’il est question des “grandes affaires criminelles” du moment, tournant pour la plupart autour de ce qui ressortit à la sexualité et à ses pratiques aux confins de la légalité. Il nous est nullement venu à l’idée de rouvrir les dossiers des “affaires jugées” ou “classées” ni, à plus forte raison, “en cours” mais de mener une réflexion approfondie sur ce qui, depuis la psychanalyse, était mis sur le devant de la scène comme tentatives d’explication des troubles ou des dérapages, voire des délits et des crimes, liés aux comportements sexuels.
Le traitement médiatique d’un grand nombre de ces “affaires” (les tournantes, les enlèvements d’enfants suivis de viols, l’affaire d’Outreau, ou les bébés congelés, etc.) mettant en lumière la pédophilie, le viol, l’infanticide témoigne en effet de l’incompréhension profonde voire de contresens graves entre ce qu’avance la pensée freudienne en matière de sexualité infantile, par exemple, et ce qui en est repris, à savoir que la parole de l’enfant ne saurait être mise en question dès lors que cette parole est confrontée à un faisceau de présomptions et confortée par des signes qui ne sauraient mentir (comme des troubles du comportement ou l’accès à un vocabulaire sexuel n’entrant pas habituellement dans le champ lexical du petit enfant). À écouter le bruit assourdissant que font périodiquement ces diverses affaires de mœurs hautement médiatisées — où l’enfant se voit assigné le rôle de victime accusatrice — à lire les appels réitérés au respect des droits nouvellement acquis par lui, l’enfant (comme le droit aux origines), au mépris du droit des femmes à renoncer à élever l’enfant qu’elle ont mis au monde et jusque dans la négation même que toute vérité n’est pas toujours bonne à dire, n’importe où ni n’importe quand, à regarder ce à quoi le petit écran le confronte quotidiennement — dès six mois maintenant — sous une forme banalement ludique, on se dit que, décidément, le droit peut se faire violence et se retourner contre ceux-là mêmes qu’il se disait vouloir protéger. En effet, au nom du droit à ce que la parole d’un enfant soit prise en compte, même dans ce qu’elle peut avoir de parcellaire, de balbutiante, de confuse, dans des actes légalement répréhensibles ayant avoir avec la séduction active d’un mineur par un adulte, on en oublierait un peu angéliquement que l’enfant ne s’inscrit pas dans une innocence naturelle que l’entourage (souvent même l’entourage le plus proche) viendrait pervertir, mais qu’il est porteur lui aussi, tout comme l’adulte — de fantasmes, de désirs inconscients, où plaisir et violence ne sont pas toujours pour lui aisément distinguables dans une différence qui serait radicale. Avant la révolution freudienne, l’enfant était en effet considéré comme « asexué » et donc au-dessus de tout soupçon. Il aura fallu attendre Freud pour que puisse être théorisé ce que déjà les penseurs de l’Antiquité tel Sophocle — ou plus tard des auteurs comme Shakespeare ou Musset — avaient su si clairement mettre en scène, à savoir les désirs inconscients qui fondent l’identité de tout sujet et qui l’inscrivent dès la naissance dans des pulsions tant sexuelles que mortifères. Cette révolution, qui mettait la sexualité au cœur même du développement psychique de tout être parlant, eut le mérite de faire de la parole de l’enfant la source du savoir inconscient. Ce qui ne voulut jamais dire que cette parole devait toujours être prise à la lettre.
Je viens déjà, juste pour introduire le débat, d’aborder un certain nombre de thèmes sur lesquels nous nous proposons de réfléchir tout au long de ce séminaire : d’abord celui de la sexualité comme pratique relevant de la sphère du privé et qui pourtant se voit de plus en plus assujettie aux contraintes de la loi et de l’État ; celui concernant le fait de tout montrer, de tout dire, de tout contrôler dans une transparence qui se voudrait source de vérité en oubliant un peu vite la portée fondatrice du secret, de ce qui peut et doit se taire et le caractère potentiellement traumatique de la révélation ; celui de ce qui ressortit au traumatisme dans sa différenciation fondamentale avec le fantasme, différence constitutive de la psyché.
Pour aborder ce premier thème de la sexualité dans ses rapports à la transgression, il faut tout d’abord rappeler que les théories freudiennes s’y rapportant concernent à la fois les pulsions sexuelles qui se manifestent dans la prime enfance et la libido au cœur de la vie de l’esprit et qui peut prendre comme objet aussi bien la science qu’un fétiche. Toutes ces idées qui ont fait scandale au temps de Freud sont devenues de nos jours des idées reçues même si le plus souvent elles sont mal comprises, voire déformées pour n’avoir été retenues que sous la forme d’une conception de la libéralisation des mœurs à laquelle la révolution freudienne a donné lieu malgré elle. Si l’idée de liberté peut être associée à la psychanalyse, ce n’est pas, comme on le croit trop souvent, la liberté sexuelle mais la liberté de penser. À partir des théories sexuelles infantiles qui généralisent l’indifférenciation sexuelle (à savoir que les femmes ont elles aussi un pénis ou que personne n’en a), le roman familial, que l’enfant échafaudera, viendra plus tard tenter de rendre compte de la question des origines et des énigmes que lui posent sa conception et sa naissance. Freud montre bien comment la curiosité de l’enfant pour la chose sexuelle sexualise à son tour le savoir qu’il acquiert. Le destin de ces pulsions fait distinguer le cas où le refoulement sexuel ne réussit pas à renvoyer dans l’inconscient une pulsion partielle du désir sexuel. La libido se soustrait alors au destin du refoulement en se sublimant en curiosité de savoir et en s’associant à la pulsion d’investigation qui la renforce. La pulsion agit librement dans ce cas au service de l’intérêt intellectuel. Dans d’autres cas, soit l’activité de savoir reste inhibée en raison du partage du destin de la sexualité et de la pulsion épistémophilique, soit encore c’est l’investigation sexuelle qui est refoulée et qui revient à l’inconscient sous forme de compulsion de rumination et d’angoisse qui limitent la liberté de pensée car elle se trouve elle-même inconsciemment sexualisée.
Même si la sexualité ressortit à ce qui est au plus privé du rapport à l’autre, l’État a de plus en plus tendance à régler par la loi toutes sortes de questions qui autrefois trouvaient leurs réponses à l’aide de règles morales ou religieuses. Avec l’affaiblissement de ces codes éthiques, et l’augmentation des exigences collectives (associations de victimes, collectifs d’usagers, etc.) on assiste à une accentuation de la pénalisation de certains comportements touchant à la sexualité. Le crime est ainsi devenu de plus en plus sexuel et la sexualité de plus en plus criminelle. Ce qui n’est pas le moindre des paradoxes dans une société où tout rapport à l’autre, qu’il soit purement marchand ou teinté de culture, se trouve d’emblée érotisé. Un quart des détenus en France le serait pour des raisons sexuelles (pédophilie, viol même entre époux, harcèlement, abus en tous genres). Même si l’homosexualité a été dépénalisée (du moins en Occident) et la majorité sexuelle abaissée, de nouveaux interdits voient le jour : ils concernent la question du consentement et du non-consentement d’un des partenaires (même lorsqu’il s’agit d’un des deux conjoints dans un couple marié par exemple) et la question de la majorité sexuelle abaissée à quinze ans. Ainsi vous pouvez aujourd’hui vivre votre homosexualité au grand jour (ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait plus de discrimination), épouser bientôt un partenaire de même sexe, devenir père ou mère dans l’homoparentalité mais vous pourrez vous retrouver derrière les barreaux pour harcèlement, pour des rapports sexuels avec des partenaires majeur(e)s vous accusant d’avoir abusé de leur consentement ou pour avoir fréquenté des prostituées. Le renforcement de la répression du harcèlement sexuel s’effectue par l’élargissement de la loi (jusqu’à il y a peu, il y avait harcèlement quand il s’agissait d’un supérieur avec une subordonnée, maintenant c’est entre simples collègues) et le renversement de la charge de la preuve. La harcelée jouit d’une présomption de vérité comme l’enfant dans les cas de pédophilie.
Comment alors aborder le problème du consentement ? Peut-on s’en tenir au « Quand une femme dit non, c’est non » ! de certaines féministes ? Ce serait un peu vite oublier que la sexualité est un domaine où l’inconscient domine les représentations conscientes. On peut dire oui, en pensant non ; dire non, alors qu’on voudrait pouvoir vouloir dire oui, ou pour accroître le désir de l’autre ou son propre désir pris dans celui de l’autre. Et que dire du consentement lorsqu’il s’agit de mineurs de quinze ans qui peuvent consentir par bravade, par révolte, par provocation et non par désir. Nous ne sommes plus dans de simples couples d’oppositions binaires tenant à des présupposés d’ordre biologique ou métaphysique, mais bien dans des rapports d’altération réciproque. C’est bien ce que Freud a montré en abolissant les frontières entre le normal et le pathologique, l’individuel et le collectif, le rationnel et l’irrationnel pour loger ce qui échappe à la conscience en son cœur même et la folie en sa raison. De même qu’il y a de l’abandon dans la domination, il y a de la maîtrise dans la soumission. Ainsi ne peut-on réduire le rôle actif à la domination et le rôle passif à la soumission. De ce fait, la sexualité serait potentiellement « criminelle » sauf à prouver le plein et entier consentement des partenaires et à considérer que l’acte sexuel ne comporte pas d’effraction à l’intégrité physique et psychique. Les limites pénales de la sexualité sont d’ailleurs inscrites dans le Code au chapitre « Atteintes à l’intégrité des personnes ».
Nous avons parlé du consentement mais qu’en est-il du désir ? Désir et consentement peuvent se rencontrer mais aussi aller l’un sans l’autre. On peut consentir au désir de l’autre par amour, par peur, par intérêt, ou désirer le consentement de l’autre. Une partie de la sexualité peut ne pas consentir au désir et cela provoquera des symptômes dans la vie psychique et sexuelle. Une partie du désir peut s’affranchir du consentement et cela mènera à des actes où la contrainte et la force seront pénalement condamnables. Le désir, en effet, n’est pas une relation égalitaire accordant deux volontés par un contrat. Confondre le consentement à l’acte et le consentement au désir qui le précède, ramener la part de violence inhérente à tout acte sexuel à un viol, ce serait penser toute la sexualité sur le mode du délit ou du crime et oublier que le désir se construit par et contre la loi. Il ne faudrait donc pas faire du désir un délit. Même si la sexualité est le propre de l’homme, elle est par définition toujours inappropriable. Elle est ce qui nous constitue comme sujet et nous assujettit tout à la fois. Freud a mis à l’œuvre une analyse de la sexualité comme productrice de sens dans la singularité d’une histoire, en opposition à l’usage qu’en faisaient — et qu’en font encore davantage aujourd’hui — tous les dispositifs de pouvoir pour “dresser” les usagers de la vie, les “normaliser” en les évaluant, les qualifiant, les quantifiant. Michel Foucault, dans La Volonté de savoir, rendait à Freud cet hommage : « C’est l’honneur politique de la psychanalyse — ou du moins de ce qu’il a pu y avoir de plus cohérent en elle — d’avoir suspecté ce qu’il pouvait y avoir d’irrémédiablement proliférant dans ces mécanismes de pouvoir qui prétendaient contrôler et gérer le quotidien de la sexualité. » Est-on si loin d’une justice pénale des fantasmes ou d’une police de la pensée sexuelle ? Pas si sûr.
Si la psychanalyse est politique, c’est en ce qu’elle est politique de libération des entraves qui assujettissent : soi, l’autre, le monde. Il ne saurait cependant être question d’oublier que toute différence n’est pas une inégalité, toute inégalité une discrimination, toute discrimination une injustice.
Séance du 19 décembre 2007
En souhaitant poursuivre à partir des réflexions amorcées lors des deux précédentes séances, je m’aperçois que chaque thème que nous nous proposions d’aborder au cours de cette année se voit inexorablement pris dans les mailles d’autres interrogations et qu’il est donc vain de vouloir tirer des fils en feignant d’ignorer les nœuds qui se reforment, certes autrement, après qu’on ait pu croire les avoir défaits. Ainsi en est-il du thème de l’inceste dont nous avons esquissé (à partir de Totem et tabou ) une lecture du mythe de l’origine ; de l’inceste pris aussi dans son absence de statut pénal ; de l’interdit de l’inceste comme fondement de la Loi symbolique et de l’interdit de son interdit comme fondement du droit.
Comment, alors, aborder le troisième thème, celui des “victimes” sans aussitôt convoquer la violence, la cruauté, le traumatisme, les ressorts inconscients de la culpabilité et de la honte, les logiques du secret, les pathologies de la transparence. Si, aujourd’hui, il est plus que fréquent de parler “des victimes”, je ne me pencherais nullement ici sur tout ce qui s’écrit du côté de l’écoute apportée par les cellules dites psychologiques qui prolifèrent dès qu’une catastrophe pointe le bout de son nez ni sur certaines pratiques d’aveu qui se répandent quand une situation d’exception vient à survenir. Loin de mon propos, également, la polémique sur ce que certains ont appelé la tendance actuelle à la “victimisation” et la “concurrence des victimes”, que l’on parle d’apartheid, de colonisation, de guerres, de génocides, de terrorisme ou d’harcèlement sexuel. J’aborderai, comme analyste, ce que peut signifier la labellisation “victimaire” pour qui s’en drape et en revendique la reconnaissance. Si l’on reprend la définition classique de ce terme dans son acception la plus commune, on trouve, ce qu’on feint trop souvent d’oublier, qu’avant de désigner une personne subissant la haine de quelqu’un, pâtissant des agissements d’autrui ou d’événements néfastes, une personne tuée, blessée ou injustement condamnée à mort, la victime se définit d’abord comme la créature humaine offerte en sacrifice aux dieux. Il serait facile de désigner sur quels autels les « nouvelles victimes » se voient sacrifiées, que ce soient les scènes médiatiques ou les dispositifs sécuritaires qui se repaissent des cruautés infligées quotidiennement soit par la main de l’homme ou celle de la nature. Dans le vocabulaire juridique, la victime se définit comme « celui qui subit personnellement un préjudice par opposition à celui qui en est l’auteur ». Le Droit ne reconnaissant de droits à la victime que comme requérante, l’intérêt public voulait, jusqu’il y a peu, qu’on ne se préoccupe pas d’elle (elle, la victime) puisqu’elle ne représentait que des intérêts privés. Mais, aujourd’hui, l’intérêt public s’est étendu à la réparation due aux victimes, créant ainsi, avec la question de l’indemnisation et du retour illusoire à l’indemne, une catégorie pénale et psychologique à part entière.
Mais être reconnu comme “victime” risque de devenir alors un statut, une façon d’exister tout comme certains patients s’approprient comme un titre le syndrome dont les psychiatres les ont gratifiés : d’aucuns se présentent à nous comme hystérique, obsessionnel, boulimique, anorexique, maniaco-dépressif, voire comme TOC comme si seuls leurs symptômes — érigés presque phalliquement — pouvaient nous faire dresser l’oreille en oubliant un peu vite que, en analyse, c’est l’analyste, par le transfert, qui devient le symptôme du patient. Une clinique qui se voudrait donc spécifiquement analytique cesserait de parler en utilisant les termes de la nosographie psychiatrique pour mettre au premier plan le type de rapport à l’autre (l’analyste) que les symptômes présentés impliquent dans le transfert.
Entre ce que Freud découvre en lui-même, dans l’analyse de ses rêves, par exemple, et ce qu’il découvre chez ses patients — je veux parler de la configuration présentant une analogie avec le mythe d’Œdipe — va s’établir un rapport de non-rapport. Le rapport viendra dire la portée universelle de cette configuration et le non-rapport l’articulera au singulier et à la différence. Ce que Freud met à jour, avec la découverte du transfert, c’est qu’il n’y a pas de pur présent du désir. C’est l’après-coup qui rend « la présence à soi » médiatisée par le passé. Dans tout présent gît du passé, du différé, de la différence. L’objet du transfert — l’analyste pour l’analysant — est à la fois le destinataire apparent mais aussi le non-destinataire de la demande qui lui est adressée. Et répondre à la demande est bien ce à quoi l’analyste se refuse en déplaçant l’accent sur le sens de la demande. L’oublier conduit aux pratiques pragmatiques auxquelles nous sommes aujourd’hui confrontés. Ce changement de paradigme, qui en découle pour toute la clinique psychanalytique, provient du mode de transfert qui met l’analyste en position d’objet primordial qui cause le désir et auquel ce désir résiste. C’est, en effet, le désir supposé de l’Autre qui organise le fantasme de désir du sujet.
Le diagnostic psychiatrique, quant à lui, pose une objectivité qui ne tient pas compte du destinataire du discours ou des symptômes et des scénarios qui englobent les réponses imaginées. Il fait fi en quelque sorte de la singularité du patient et de la façon dont l’universel s’est inscrit dans sa trajectoire. En analyse, en revanche, l’objectivité ne se départit jamais de son rapport à la subjectivation la plus attentive. Ne voit-on pas, avec l’apparition de nouvelles thérapies dites “brèves”, (comme dans beaucoup de pays européens où la psychothérapie est reconnue par l’État) l’accent mis uniquement sur le symptôme et le nombre de séances prévues pour en venir à bout sans tenir compte du rôle que ce symptôme joue pour tel patient en particulier. La phobie des avions n’a évidemment ni le même sens ni ne tient la même place dans l’économie psychique de tous ceux ou celles qui en souffrent. À vouloir se défaire au plus vite de ce qui est perçu comme une gêne, voire un handicap, avec l’angoisse qui y est afférente, on passe à côté de ce que le symptôme révèle de la place qu’il occupe dans l’organisation psychique du sujet. Le nouveau pragmatisme actuel exclut ainsi le sujet de son histoire et nous fait revenir au temps ante-freudien où seule la conscience régnait en maître et où la folie rendait raison de ce qui ne pouvait trouver ailleurs droit de cité.
Que tout ce qui nous est arrivé — depuis les conditions mêmes de notre naissance (y compris la marque sexuelle qui est la nôtre pour nous avoir été génétiquement imposée) — et nous arrive chaque jour puisse entrer en résonance avec les fictions que nous avons pu nous forger de notre roman intime et familial, voilà ce qui nous rend acteur de notre destinée et nous permet d’échapper au fatalisme désespérant qui peut nous envahir lorsque nous sommes confrontés à ce qui nous échoit comme drame, catastrophe, accident. Certes, on peut n’avoir pris aucune part à ce qui nous arrive (agression, attentat voire maladie), il n’en reste pas moins que nous pouvons tenter de rattacher à notre histoire ce qui nous semblait jusque là exclu de notre avenir. Comment alors mettre en avant, avec tant d’insistance, l’injustice de l’accidentel, du fortuit quand il nous frappe douloureusement alors que nous sommes nous-mêmes le fruit de ce hasard ? La violence est en effet consubstantielle à la vie qui naît de l’effraction de la chair, de la perte d’une substance corporelle et d’une prolifération cellulaire dont nous ne contrôlons pas encore tous les paramètres. On en oublierait presque que la vie est une maladie sexuellement transmissible à tout coup mortelle !
Après des décennies où les blessures psychiques suscitaient la plus grande suspicion (je pense aux névroses de guerre) — comme l’hystérie, en son temps, avait pu être perçue comme simulation — nous en sommes venus à l’ère de la réhabilitation (outrancière ?) du traumatisme, c’est-à-dire des traces psychiques des drames. Y compris dans la recherche effrénée des empreintes traumatiques comme causes de tout malaise ; le traumatisme étant toujours (pour certains thérapeutes) à rechercher a priori dans la séduction de l’enfant par l’adulte. Comment alors éviter de tomber dans les mêmes pièges qui enferment les « victimes » dans la catégorisation du malheur. Qu’en est-il des effets pervers de la stigmatisation victimaire qui inscrit le sujet dans un double registre paradoxal : d’une part la « victime » est reconnue dans sa souffrance et l’injustice qui lui a été faite est nommée dans une mise en forme accusatrice mais cette reconnaissance, en retour, se fait non plus sur le mode compassionnel mais sur celui de la réparation et de la dette de la société envers elle, entraînant un autre sentiment d’injustice — car l’indemnisation ne peut que sembler dérisoire quand l’intégrité physique et la vie sont au cœur de la revendication — ou de culpabilité pour avoir accepté, voire demandé, une réparation financière à la perte d’un enfant tué par un chauffard ou de proches ayant péri dans un accident ou un détournement d’avion, comme si l’acceptation de l’indemnisation les rendait à leur tour coupables d’être survivant et leur imposait silence.
Et que dire, en débordant sur le thème prévu pour la prochaine séance, du traumatisme et de son rapport à la culpabilité, à la honte, au secret, quand on sait qu’un nombre important d’agressions sexuelles ou de crimes sont le fait de personnes ayant elles-mêmes été victimes d’actes de violence. Comment réinterroger le concept d’identification à l’agresseur en prenant en compte ce que le statut de victime, reconnu ou non, a pu porter en germe de violence refoulée, en plus de celle subie (tue ou avouée), celle qui sera précisément née de ce que cette reconnaissance aura pu leur coûter.
Si la guérison, du point de vue médical, est la restitution d’un état antérieur considéré comme sain (ce que la réparation ou l‘indemnisation du traumatisme tente également de faire, à sa façon, dans le plus dramatique des leurres et dans une atemporalité toute illusoire), elle s’oppose radicalement à l’expérience analytique où ce sont les modifications intervenant sur le passé qui changent le présent, la remémoration venant à la place d’une répétition qui s’ignore comme telle.
Séance du 23 janvier 2008
À une clinique criminologique qui aujourd’hui ne cesse de mettre le “traumatisme” au coeur des dispositifs d’évaluation tant des “victimes” que des “contrevenants” aux lois en vigueur, on se doit de répondre — et c’est bien là la responsabilité de la psychanalyse — par une réflexion prenant en compte l’incontournable apport freudien sur ce thème qui confèrera à sa découverte son statut de “science du psychisme”.
Faisons tout d’abord un bref rappel épistémologique de cette notion couvrant tant de champs hétérogènes. C’est avec Charcot que s’ouvre la psychiatrie du traumatisme lorsqu’il reprend les descriptions de médecins anglais qui s’intéressèrent aux conséquences, sur le système nerveux, des commotions conséquentes aux accidents de train. Nous sommes juste avant la guerre de 1870 et aux débuts du développement des transports ferroviaires avec leurs lots de catastrophes. Le nom de névrose traumatique n’est pas encore avancé par eux et aucune étiologique psychologique n’est recherchée. Il s’agissait simplement d’en rechercher la cause dans une atteinte du système nerveux à partir de lésions de la moelle épinière. C’est Oppenheim, en Allemagne, qui donnera à ce syndrome le nom de “névrose traumatique”. Quand Charcot s’intéressera à cette notion ce sera pour la rattacher à ce qui est au centre de ses préoccupations cliniques, à savoir l’hystérie. Ce modèle traumatique va lui permettre de confirmer sa thèse sur cette affection (particulièrement dans sa forme masculine) afin de l’inscrire dans la neurologie. Son intérêt pour la névrose traumatique ne vaut pour lui que dans le parallèle qu’il peut en faire avec l’hystérie.
Ce sont Janet et Freud qui, de façon très différente pour chacun, introduiront l‘étiologie psychique dans les théories du traumatisme. En affirmant l’origine psychologique de l’hystérie, ils s’opposent ainsi l’un et l’autre aux premières hypothèses de Charcot. Janet, dans sa thèse de philosophie sur l’automatisme psychologique, va aborder le traumatisme psychique comme origine de l’hystérie. Il s’agit, pour lui, d’un événement marquant de l’enfance, la névrose traumatique offrant une correspondance à l’âge adulte. Il rapporte donc l’étiologie de l’hystérie à une réaction psychologique de l’organisme confronté à un traumatisme externe. La nature du traumatisme lui reste cependant problématique. Il en parle comme d’un choc ayant entraîné une réaction psychologique (et non plus neurologique comme pour Charcot) survenant sur fond de prédisposition. Pour Janet, plusieurs éléments sont donc nécessaires, comme un traumatisme externe et une condition psychologique particulière, pour provoquer un trouble hystérique (si le traumatisme a lieu dans l’enfance) ou une névrose traumatique (si le traumatisme survient à l’âge adulte).
C’est à partir des Leçons de Charcot (qu’il traduira en allemand) que Freud construira sa propre théorie de l’hystérie en posant l’existence d’un agent étiologique externe repris dans le psychisme et donnant naissance aux symptômes. En faisant du déchiffrement du langage de l’hystérie l’accès au pouvoir des mots comme instrument essentiel du traitement psychique, Freud fera de l’hystérie un langage où la représentation visuelle de la chose inconsciente se pare de l’affect sous un signe inversé en assignant au refoulement le refus de traduire la chose en mots. Là où “l’hystérique” de Charcot traduisait symboliquement dans son corps le désir possessif du maître et en donnait la représentation visuelle, “l’hystérique” de Freud traduira en mots l’affect lié aux fantasmes qui évoqueront chez l’analyste la scène visuelle inconsciente qui en fournira l’interprétation. Ce sera la théorie de la séduction par laquelle Freud rattache l’hystérie à un traumatisme sexuel de l’enfance. Freud inscrit ainsi le traumatisme dans sa théorie générale des névroses mais l’extrême originalité de sa thèse est de partir des symptômes pour affirmer l’existence d’un traumatisme oublié ou refoulé et d’infléchir de ce fait l’influence du traumatisme infantile. Pour lui, l’hystérie ne se forme pas parce qu’il y aurait eu abus sexuel dans l’enfance mais bien parce que le sexuel est traumatique pour le psychisme. L’hystérique souffre du sexuel avant même que ne se produise l’abus qui provoquera les symptômes. C’est la première théorie de l’hystérie où l’origine du traumatisme est à rechercher dans un événement extérieur (comme un abus sexuel). Freud limite par le fait même le traumatisme à la sphère sexuelle contrairement à Janet qui inclut tous les autres éléments potentiellement traumatiques (guerre, accident, etc.) Mais la théorie de Freud s’avère beaucoup plus audacieuse puisqu’elle présuppose déjà que, pour l’inconscient, le sexuel est par essence traumatique. Ce qui constitue le trauma n’est plus (comme pour Janet) l’agent étiologique qui deviendra tout au plus l’occasion de la révélation mais la caractéristique essentielle du fonctionnement psychique. Le trauma se décline fondamentalement comme tout événement vécu qui apporte à la vie psychique un surcroît d’excitations. L’archive freudienne n’est pas une question du passé et ses traces, qui peuvent toujours être réactivées, sont aussi bien une promesse qu’une menace. Nous sommes déjà dans cette logique de l’après coup selon laquelle le sens d’une expérience ou d’une impression se voit différé dans le temps, où ce qui apparaît à retardement — ou reste encore à apparaître — donne ou donnera un autre sens à des empreintes laissées auparavant. Pour la psychanalyse, le traumatique, a donc toujours déjà été là avant qu’un événement ne lui serve de révélateur.
L’abandon par Freud de cette théorie de la séduction pour celle du fantasme marque définitivement la naissance de la psychanalyse par l’abandon de l’agent externe comme cause du symptôme. S’il n’existe aucun “indice de réalité” pour l’inconscient, les fantasmes trouvent cependant un point d’ancrage dans l’histoire de chacun, que ce soit à partir de ce qui a été vu, entendu ou éprouvé. Ils se forment par fragmentation des souvenirs et sont donc indépendants de toute chronologie. C’est l’interprétation des rêves, de ses propres rêves et de ceux de ses patients, qui va permettre à Freud de démontrer que la seule pensée inconsciente est capable de déclencher des symptômes. Cette nouvelle réalité qu’il nommera “réalité psychique” est au moins aussi puissante pour l’inconscient que ne l’est la réalité extérieure. Avec Freud, le traumatisme deviendra essentiellement psychique et prendra le nom de trauma pour montrer qu’il ne s’agit pas d’un événement extérieur mais d’une force intérieure qui, au contact de certains fantasmes, produira des manifestations pathologiques. L’événement extérieur n’est donc plus la cause de la névrose traumatique.
On assiste aujourd’hui, pour la psychiatrie DSMisée, à un retour aux thèses de Janet et à une inversion de celles de Freud, dans lesquelles du sexuel traumatique par essence faisait effraction, pour en revenir à un sexuel traumatisé dont l’effraction serait nécessairement le produit d’un abuseur extérieur. Retour donc à un temps ante-freudien qui, au nom du pragmatisme, rejette la pensée de l’appareil psychique au profit d’une simple opposition pavlovienne stimulus-réponse qui se réglerait aisément à coup de cocktails de molécules chimiques chèrement labellisées et médiatisées.
La question du traumatisme, comme conséquence d’une expérience dont l’intensité n’a pas d’égal dans le mécanisme habituel de réaction du sujet, se pose bien évidemment lors des accidents de l’Histoire que sont les conflits armés. Une place particulière doit également être faite aux catastrophes naturelles à cause de leur côté le plus souvent imprévisible (encore que !) ou aux actes de terrorisme dont la survenue plonge aujourd’hui le monde dans une terreur indicible. Et c’est précisément à la terreur que l’expérience traumatique nous confronte en signalant un danger qui serait à la fois imprévisible et incontrôlable. Cette terreur sera répétée par le ressassement de tel ou tel fragment de la situation traumatique dans le but de tenter de la dominer rétrospectivement. Ainsi en est-il du 11 Septembre comme symptôme d’un processus d’auto-immunité intervenant au sein du système qui aurait dû prévoir ce qui est arrivé. Mais si la blessure de l’événement traumatique laisse ouverte la cicatrice inconsciente de la mémoire, elle n’est pas seulement terreur devant le passé que la compulsion de répétition ne ferait que reproduire, mais bien davantage terreur devant l’avenir, par la menace du pire à venir. La temporalité du traumatisme est ainsi orientée vers l’avenir. Car toute expérience traumatique inflige une blessure à l’avenir autant qu’au présent. Puisque la menace hante l’avenir, c’est donc qu’elle est encore à venir.
Séance du 13 février 2008
Peut-on tout dire, tout montrer, tout raconter ? Doit-on tout dire, tout montrer, tout raconter ? Cette interrogation, qui se double d’une mise en garde — si on prend la peine de s’arrêter au ton de ces phrases —, remet sur le devant de la scène — qu’elle soit visuelle ou auditive — les notions de traumatisme, de victime ou de secret. Toutes notions à propos desquelles nous essayons de déceler ce que la psychanalyse a profondément et radicalement modifié dans l’appréhension que le droit, la médecine ou la psychologie avaient pu en avoir ou en ont encore aujourd’hui. Dans la suite logique de ces “ouvertures” — comme on qualifie ces instants musicaux qui vont donner l’orientation, ou le ton justement, à la trame d’un opéra ou d’une symphonie — je n’apporterai ici que des interrogations, des remises en cause des certitudes qui auront pu nous bercer un temps en nous aveuglant derrière le rideau de fumée des nouveaux droits acquis, qu’il s’agisse des droits de l’enfant (à ses origines, à son identité, à son histoire), des droits à l’information et à l’accès aux archives de l’Histoire ou des droits que nos dirigeants nous imposent quant à notre sécurité (dispositifs de surveillance en tous genres pour préserver notre santé ou notre sûreté).
Le traumatisme est aussi une question de langue. Il est traumatisme de la langue, dans la langue. Il n’est plus seulement ce qui arrive ou est arrivé à un sujet mais ce qui, étant arrivé à un autre, lui échoit de lui être rapporté ou montré. Transfert de traumatismes, en quelque sorte, dont des générations porteront les stigmates comme les héritiers de la Shoah, du Goulag, des geôles vietnamiennes, des camps cambodgiens, du génocide arménien ou des prisons sud-américaines. Et cette confrontation avec le récit ou l’image du récit n’est pas sans conséquence sur le psychisme de ceux qui, parfois à leur corps défendant, seront ainsi mis tour à tour dans le rôle du témoin, de la victime, du survivant, du voyeur, voire du bourreau. Les exterminations, massacres, exécutions, filmés et montrés pour l’exemple, au nom du “plus jamais çà” peuvent se révéler traumatisants si ces images s’inscrivent, d’une façon ou d’une autre, dans le roman familial (et je dis bien roman) de celui ou celle qui y sera exposé.
A cet effet, le film de Claude Lanzmann, Shoah, a ceci de remarquable qu’il ne montre rien de l’horreur des camps. Il laisse aux mots des survivants le pouvoir d’évocation des scènes insoutenables qui, au quotidien, s’y sont déroulées. Mais certains gestes ou certaines paroles des témoins, rescapés des deux bords — celui des “victimes” et celui des “bourreaux” — ont un impact saisissant de devoir justement être mis en représentation visuelle par l’imagination de chacun, renvoyant le spectateur à sa propre cruauté, à sa propre fascination pour l’horreur, à sa double identification à l’agresseur et à l’agressé. Et quand Lanzmann “torture” à son tour ces témoins, en les enjoignant de joindre le geste à la parole pour bien faire saisir toute l’horreur de ce qu’ils ont vécu ou ont été amenés à faire, sait-il qu’il le fait et ce qu’il advient de cette transmission du traumatisme qu’il dissémine ainsi tout en en fixant la répétition ?
Rien n’est plus trompeur en effet que de vouloir tout montrer, tout dire, tout raconter comme de vouloir tout cacher, tout taire, tout effacer. On n’en prendra pour exemple que l’épineux problème du dossier médical que chaque malade a le droit de pouvoir consulter. Comment prévoir ce qu’un diagnostic de cancer, par exemple, (encore à supposer que ce diagnostic ne tire pas sa prévision d’une seule source d’examens) va provoquer chez celui ou celle à qui il sera asséné comme l’arrêt de mort suprême alors que plus de la moitié de ces pathologies sont aujourd’hui parfaitement guérissables ? Doit-on le dire à un patient qui ne voudrait pas l’entendre ? Peut-on lui imposer ce qu’il sait qu’il ne saurait supporter ? Que sait-on et que fait-on de l’effet de cette annonce sur lui ? La plus grande prudence s’impose donc a priori. Certains demandent à savoir, tout en sachant que ce qu’ils veulent entendre est l’absence des mots qu’ils redoutent. Car c’est au moins autant les mots qui désignent la chose, avec l’imaginaire qui lui est rattaché, que la chose elle-même qui peut avoir une portée traumatique. On voit bien là déjà que le droit à la connaissance exacte de ce qui relève de l’état interne d’un patient peut se retourner contre lui alors même que ce droit se devrait de garantir une plus grande responsabilité de tous face à la santé tant physique que psychique de chacun. Et que dire de cette bataille pour le droit de l’enfant à l’accès à ses origines qui pourrait aller jusqu’à bafouer le droit de la mère à ne pas désirer élever l’enfant qu’elle porte ? Comment, en effet, concilier ces deux droits a priori inconciliables ? Pourquoi dès lors infliger à un enfant — pour qui les parents sont de toute façon ceux qui l’élèvent et s’en chargent (au sens de la reconnaissance et de la responsabilité) — une cruelle blessure narcissique en mettant l’accent sur l’abandon plutôt que sur le don que sa génitrice lui aura fait alors qu’elle aurait pu lui refuser la vie ? Certes, on peut toujours trouver que ce don est lourd de conséquences puisqu’il voue inexorablement à la mort et on peut s’attendre, dans un avenir proche, à des plaintes déposées par des enfants contre leurs géniteurs pour être porteur de telle ou telle maladie ou de tel handicap, voire de tel défaut physique. On sait bien que tout don s’accompagne d’une dette et que c’est même là le principe fondateur de toute communauté. On voit, chez beaucoup de jeunes adultes ayant vécu ce “traumatisme” (mais lequel ? celui d’avoir été abandonné ou de ne pas avoir pu librement se rêver l’enfant d’autres parents ?), des quêtes insensées les poussant à vouloir tout connaître de leur conception comme si le mystère de la vie (celle que l’on reçoit comme celle qu’on donne) pouvait ne pas toujours nous échapper en grande partie. Et c’est même parce que cela nous échappe que nous pouvons nous construire une histoire, une lignée, une famille, un roman que nous aurons à déconstruire pour nous en libérer. Nous ne sommes jamais prisonniers que de nos certitudes qui nous poussent inexorablement à la répétition. Dès que le doute s’instaure, nous sommes sauvés car dès lors nous pouvons rêver, nous imaginer autre que nous nous croyons, vivre au-delà des limites que nos certitudes nous avaient imposées.
Autant on sait bien que ce qui a été refoulé individuellement ou collectivement (parce que la représentation en était traumatisante) vient faire retour dans le réel de chacun ou dans l’histoire de son histoire, voire dans l’Histoire avec un grand H, autant ce qui est imposé au sujet comme transmission de tout ce qui ne lui est pas arrivé ne semble pas, le plus souvent, être perçu comme potentiellement pathogène. Une certaine psychologie, inscrivant la vérité dans l’inconscient, s’est ainsi fait le chantre du tout dire et du tout montrer afin de répondre aux questions de l’enfant y compris dans le champ de la sexualité. Or on voit bien que si l’enfant a besoin de se poser des questions et de les poser à l’adulte, la réponse lui importe bien moins que l’interrogation qui lui aura permis d’imaginer, de fantasmer le réel qui lui échappe par essence. À trop lui imposer — au nom du droit à la connaissance — un savoir dont il ne veut pas toujours, ne risque-t-on pas de lui barrer l’accès à ses fantaisies qui vont lui faire réinventer et échafauder toutes sortes de théories à partir desquelles son roman familial va pouvoir se construire. C’est d’ailleurs bien l’articulation du progrès de la biologie avec ce qui fonde l’ordre symbolique qui fait problème aujourd’hui. Le désir d’enfant se greffe souvent sur un fantasme de la génétique qui fonde la reconnaissance sur le sang : fantasme de clonage de l’autre comme reproduction du même. Mais c’est dans la relation mère-enfant que le psychique prendra le relais du biologique au regard de quoi l’inconscient demeure toujours pour sa part sans famille. L’ordre symbolique et la réalité psychique ne perdent pas leurs droits devant la réalité biologique qui, elle, interdirait tout roman familial.
Si on regarde les statistiques concernant les interruptions volontaires de grossesse, on ne peut manquer d’être étonné par la forte augmentation de ces actes chirurgicaux non dénués d’effets physiques et psychiques à long terme, alors que l’éducation sexuelle est au programme de tous les collèges et que les moyens contraceptifs, y compris la pilule du lendemain, sont prescrits et remboursés mêmes aux mineures. De même, on ne peut qu’être frappé par le nombre de grossesses non vécues comme telles pendant de longs mois, dans une sorte de refus d’évidence physiologique, jusqu’à ce qu’elles arrivent presque à terme. C’est dire que des composantes de la sexualité échappent fondamentalement à la conscience et au savoir qui en découle. On peut dire ne pas vouloir un enfant mais ne rien faire pour l’éviter tout comme certains couples peuvent consulter parce que leur désir d’enfant n’est pas satisfait alors même qu’ils n’ont pratiquement pas de vie sexuelle. C’est d’ailleurs dans le domaine de la sexualité que le plus grand savoir porté à la connaissance de tous s’avère incapable de résoudre les contradictions liées au désir.
L’existence, pour être reconnue et déclarée à l’état civil, devait jusqu’alors être liée à la naissance. Il semble qu’un arrêt de la Cour de Cassation a rendu possible la demande de familles ayant perdu, avant terme, un fœtus afin qu’il puisse porter un prénom, être reconnu comme enfant à venir non advenu et qu’il soit inscrit dans le livret de famille. Une confusion ne manquera pas de voir le jour dans les conséquences qui seront tirées de cet arrêt quant à la question du statut de l’embryon, du fœtus et de la définition biologique et juridique de la vie. On voit déjà comment certains vont s’en emparer pour remettre en cause par exemple le droit à l’avortement.
Plus généralement, que dire de cette confusion savamment entretenue entre ce qui relèverait du privé et du public. Prenons, par exemple, le cas des correspondances, si tant est qu’elles existent encore sous ce terme qui désignait jusqu’alors un écrit porté ou posté à un destinataire. Toutes les nouvelles technologies — et que dire de celles à venir dont on peine à imaginer les conséquences profondes qu’elles ne manqueront pas d’avoir quant à une toujours plus grande transparence — bousculent les frontières traditionnelles en brouillant les repères autrefois établis. Quel est, en effet, le statut d’un fax, d’un e-mail ou d’un SMS au regard du droit au secret et du droit à la vie privée ? Et quand on voit fleurir les blogs, comme autant de journaux intimes mis à la vue du plus grand nombre dans une impudeur exhibitionniste et voyeuriste sans limite, on est en droit de se demander comment les interdits sexuels peuvent être compris et acceptés dans cette monstration et dans cette offrande de ce qui ressortit à l’essence même de l’intime, de l’intimité tant du corps que de la pensée.
Si, en analyse, la règle fondamentale est de pouvoir tout dire de ses pensées, même de celles qu’on ne se croit pas capable d’avoir, ou de dire, elle s’assortit — ce que certains oublient un peu trop aisément — du droit de tout taire. La psychanalyse n’est ni une pratique d’aveu ni une enquête destinée à retrouver la raison de la raison de tout symptôme qui, comme trace d’insatisfaction substitutive de ce qui a été réprimé, ignoré parce que trop bien su, ou dénié, est le produit de toutes les contradictions auxquelles nous sommes amenés à faire face. Si du secret peut se transmettre en se cryptant et plomber le sujet dans une communauté de souffrance, le secret est ce qui nous fonde dans le rapport à soi comme à l’autre et ce qui constitue toute singularité. Le droit au secret signe ainsi l’espace de liberté qui aura permis de “faire la vérité” dans sa double acception, à savoir de la dévoiler mais aussi de la créer.
C’est sur un manque à savoir originel que se construit la puissance représentative et sur la perte d’un signifiant premier que le sujet du langage est introduit à la réalité psychique symbolisée. La vérité est au plus juste lorsqu’elle est juste à côté. C’est bien là le secret qui fait tenir et le discours et l’écriture.
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